05.01.2006

Migrations, stratégies et communautarisme de la diaspora chinoise en France

Par Pierre Picquart, docteur en Géopolitique et Géographie Humaine de l'Université de Paris-VIIIPierre Picquart, spécialiste de la Chine, du monde chinois et de l'immigration chinoise, entreprend ici de tracer les grandes lignes du modèle d'immigration et d'intégration des migrants chinois en France.

Les nouveaux migrants économiques chinois ne viennent plus uniquement des régions traditionnelles côtières du Sud-Est de la Chine, mais également des provinces du Nord-Est, du fait des restructurations économiques en Chine et de la fermeture des usines non rentables. Munis de visas de tourisme, d'étudiant, possédant des domiciliations à Paris chez des particuliers ou dans des associations, des nouvelles filières migratoires se mettent en place en Europe.

Les tentatives d'immigration clandestines des zones rurales du Sud (Guangdong - Zhejiang et Fujian) et du Nord-Est (Jiling - Liaoning - Heilongjiang - Hebei) de la Chine se développent de plus en plus en Europe et en France. De son côté, l'immigration Wenzhou ne ralentit pas et elle a recours a de nouvelles filières. Originaires de Zhéjiang, ces derniers représentent encore 60 à 65 % des nouveaux arrivants dans le quartier de Belleville à Paris. Les demandeurs sont souvent jeunes, mais parmis les migrants du Nord et du Nord-est, il n'est pas rare de voir arriver des techniciens ou des cadres issus des entreprises en restructuration ou qui ferment.

Les visas étant difficiles à obtenir en Chine, plusieurs trajectoires passent notamment par l'Europe de l'Est et la Turquie. Les réseaux sont présents en Asie, en Russie et en Europe de l'Est (Pologne, Bulgarie, ex-Yougoslavie). Attendant parfois plusieurs semaines leur passage pour l'Allemagne, les Pays Bas, l'Angleterre, la Belgique, la France, l'Espagne, l'Italie, ou les Etats-Unis, munis de faux papiers ou de documents qui leurs sont délivrés en cours de route (visa polonais en Russie ou visa serbe par exemple), les trajets des clandestins, avec de multiples circuits et filières en Europe, peuvent durer de quelques jours à quatre mois. Ils utilisent diverses stratégies et différents moyens de transport (avion, train, camion, bus, trajets à pied) selon les occasions et les choix des passeurs.

D'autres migrants chinois arrivent par exemple directement à l'aéroport français de Roissy-Charles de Gaulle, avec des billets délivrés par des agences de voyage ou grâce à la complicité des passeurs en Chine. Accueillis à Paris par des petits groupes qui les aident à s'établir dans des communautés chinoises bien implantées en France (Wenzhou et Téochew), les nouveaux migrants acceptent des travaux modestes dans des ateliers clandestins chinois ou turcs ainsi que dans le Sentier. Il s'agit d'une main-d'œuvre peu regardante et bon marché, y compris pour les femmes, recrutées au départ souvent comme nourrices ou femmes de ménage. On constate depuis peu également de nouveaux réseaux de prostitution à Paris peu visibles jusqu'alors dans la capitale.


60 000 clandestins chinois arrivent en France chaque année

A ce jour, 60 000 immigrés clandestins chinois tentent actuellement de pénétrer en France chaque année, sans compter les arrivées via les visas réguliers délivrés en 1999 par les Consulats de France en Chine (hors Hong Kong) dont le nombre est évalué en 1999 à près de 78 000 visas. L'affluence des nouveaux migrants en provenance des nouvelles provinces chinoises, la continuité des flux originaires du Sud-Est, la variété des tentatives d'immigration, les phénomènes de pauvreté rurale et de restructuration économique en Chine, les tentatives de fraude des demandeurs et des filières multiples devraient mettre en évidence en France ce phénomène migratoire qui devient exponentiel.

Les stratégies des migrants chinois évoluent rapidement : Ils tiennent compte des campagnes de régularisation dans l'espace de Shengen bien comprise par les migrants, de la mobilité mondiale et européenne des Chinois, des retombées de l'affaire des sans-papiers chinois en France sur les possibilités d'un modèle d'intégration républicain, des raisons du succès économique rapide des communautés chinoises, de ses réseaux d'accueil, et des possibilités de coopération et de co-développement avec la Chine.

A Paris, la demande d'asile chinoise devient la première par groupe de nationalité. En 1998, la moyenne mensuelle de 173 demandeurs d'asiles à Paris (2 082 par an) est passée à 428 en 1999 (5 139 par an) et à 435 en 2000, ce qui ne représente qu'une partie visible d'une immigration clandestine plus conséquente. La progression des flux migratoires chinois en direction de la France devrait progresser dans les prochains mois.

Au delà de l'accroissement des flux clandestins en provenance de Chine, des demandes d'asiles et des arrivées directes par avion en France avec des visas réguliers, les entrées se poursuivent grâce à des papiers obtenus dans l'espace de Shengen (campagnes de régularisation comme en Espagne en mars dernier). Les ressortissants munis de documents régularisés grâce à des complicités locales ibériques (domiciliations payantes de 20 000 à 30 000 FF) reviennent en France. Les candidats à la régularisation ont compris le profit qu'il pouvait tirer des accords de Shengen pour se maintenir ensuite en France qui devient une destination privilégiée.

Le principe de la solidarité de la diaspora parisienne

Cette nouvelle immigration s'appuie sur des réseaux et des structures bien implantées en Europe et en France. Autonomes au regard des pays d'accueil, et très soudées, les communautés chinoises ont une importance économique considérable. Le rapide développement des Chinatowns parisiennes n'est pas lié à un quelconque hasard ou à des soudaines opportunités ; L'espace autonome des Chinatowns repose sur la base de deux grands principes ; La confiance dans les amitiés personnelles et les réseaux qui s'inscrivent dans un projet collectif de groupe et de stratégie de réussite individuelle ; Les solidarités claniques, familiales, géo-dialectales liées à une culture ancestrale, à un acquis collectiviste confucéen, et des filières d'entraide financières dans le monde entier, sans oublier les liens d'investissement avec la mère patrie.

Forts de ces atouts culturels et historiques, et de leur expérience migratoire fondée sur une principale activité - le commerce - pour la survie dans les pays d'accueil, les Chinois d'Outre-Mer bâtissent de véritables empires. Avec des groupes financiers très puissants dans le monde, cette diaspora joue un rôle clef dans l'ouverture économique de la Chine populaire en réinvestissant considérablement dans les régions d'origine. Démarrant durement leur labeur et leurs premières activités dans les pays d'accueil, le succès scolaire et l'ascension sociale des migrants sont rapides dès la deuxième génération, produisant des hommes d'affaires, des techniciens et des professions libérales.

Ces Chinois solidaires, secrets, respectueux et travailleurs, ont la possibilité d'investir rapidement grâce à la solidarité et à un système de prêt communautaire, le "Hui", un mot clef qui permet, sans passer par des organismes financiers, d'acquérir comptant un appartement ou un commerce et de s'implanter dans un quartier qui va se développer rapidement. La vitrine du XIII ème arrondissement de Paris, le quartier de Belleville et d'autres secteurs chinois de la capitale forment des exemples concrets de ces stratégies.

Ce système d'entraide a permis aux Chinois de s'implanter de façon autonome dans l'épicerie extrême orientale et dans la restauration, puis dans des activités économiques très diversifiées. Cette communauté jugée favorablement par l'ensemble des français représente pour certains un modèle d'intégration communautaire. Pour d'autres, il s'agit plutôt d'une vie "en ghetto", hors du modèle français d'intégration. Néanmoins, elle semblait vivre jusqu'alors "en développement séparé" de la société française.

Un développement séparé de la société française

Dès l'origine, avec plusieurs vagues migratoires aux motifs forts distincts, les Chinoisdébarquant à Paris étaient sans travail, sans logement. : leurs réseaux familiaux, professionnels et amicaux étaient inexistants ou très déstructurés. Pour autant, le développement social et urbain de la communauté chinoise à Paris s'est effectué avec force, dans l'ordre et à un rythme très rapide, avec la création de plusieurs quartiers urbains autonomes, concentrés et condensés.

En emménageant rapidement et de façon active dans leurs quartiers, ils ont prolongé leur conquête et leur expansion géographique dans la banlieue parisienne, tout en renforçant leurs territoires ethniques urbains. Ces quartiers vivent en "développement séparé" de la communauté parisienne. Les Chinois de Paris vivent et travaillent dans une économie fermée, appliquant leurs règles et leurs coutumes locales. Ils s'adaptent rapidement à un ordre interne et ils s'appuient dans leur conquête spatiale sur l'entraide et sur leurs différents réseaux.

La très grande majorité des migrants était issue de milieux modestes. Ces chinois fuyaient, des conditions économiques déplorables, des oppressions politiques, et des zones de conflits meurtriers. Ils arrivaient le plus souvent dépouillés et les mains vides. Néanmoins, ils ont bâti avec succès, en quelques années, des pôles de réussite. Certes, certains migrants chinois faisaient partie des élites issues des chinois d'Outre-mer. Ils ont déployé des stratégies de développement économique rapides, diversifiées, concentrées, et leurs enfants ont bénéficié pour la plupart de résultats universitaires et professionnels favorables.

Ce succès économique a ses zones d'ombres. C'est une réussite parfois bâtie sur un monde sans pitié, où quelques hommes de main, dans un réseau hiérarchisé, font régner un ordre cloisonné et secret. Il est souvent basé, dans ce cas, sur des filières qui fournissent en main-d'œuvre illégale des opérations communautaires diverses, comme l'alimentation des ateliers clandestins. Pour les plus faibles d'entre eux, il s'agit d'un véritable parcours du combattant.

Les Chinois de Paris bénéficient en France d'un capital de confiance et d'images positives. Ils profitent d'un à priori de sympathie lié à des valeurs traditionnelles et à leur respect des valeurs. Mais les chinois de Paris sont en même temps suspectés de bien de problèmes ; Salubrité, surpeuplement, extension territoriale au dépend de la vie locale, images liées à divers trafics. Il leur est également reproché leur caractère secret. Ces détracteurs précisent que les Chinois ne savent vivre qu'en autarcie et que leur culture fonctionne sur un mode endogamique. Puis, avec la représentation chinoise, surgissent de l'inconscient, l'étrange, la crainte et l'inconnu. La Chine, parce que terre lointaine, attire et séduit, mais suscite toujours des appréhensions.

L'espoir d'une intégration républicaine

L'intégration des chinois est une question géopolitique qui a toute sa place dans le débat sur l'intégration. Les Chinois de Paris ont construit à l'endroit où ils pouvaient vivre, des modèles sociaux et urbains calqués sur les archétypes de leur pays d'origine. Avec le défi lancé par les sans-papiers chinois, la question est de savoir si les communautés chinoises vont se diluer, avec les nouvelles générations, et se diriger vers une intégration républicaine ? Au regard des témoignages recueillis dans les Chinatowns de Paris, la volonté d'intégration républicaine se ressent dans les discours recueillis. Il existe bien un clivage entre les jeunes générations et les plus anciennes. Mais le noyau traditionnel de la communauté chinoise ne lâchera pas facilement ses prérogatives communautaires ni ses réseaux claniques, économiques et financiers.

Des propositions en direction d'un développement durable

La gestion des flux migratoires est un domaine de coopération qu'il faut développer entre la Communauté Européenne et la Chine. Si l'intégration des Chinois installés dans les pays d'accueil en Europe doit être encouragée, l'immigration et l'utilisation de la main-d'œuvre clandestine doit être combattue, et une dimension préventive avec la Chine doit être envisagée ; Il nous faut suggérer une maîtrise des flux migratoires par un recours à l'aide associative et humanitaire dans des conditions qui restent à définir.

Le co-développement, des actions d'appui adaptées dans des régions les plus pauvres, l'expérience des services de l'Etat, des collectivités locales, des O.N.G., des entreprises européennes et françaises, et des actions de coopération spécifiques seraient bénéfiques. Ainsi le savoir-faire de régions (Pas-de-Calais, Lorraine) françaises bénéficiant d'une expérience dans la restructuration industrielle pourrait bénéficier aux provinces chinoises du Nord de la Chine touchées par des restructurations industrielles ; Actions spécifiques, protections sociales, formations.

Notre coopération avec la Chine en matière de gestion des flux migratoires sera d'autant plus efficace qu'elle s'inscrira dans une coopération globale. Cette politique de co-développement avec la Chine doit être prolongée avec nos partenaires dans la perspective des prochaines réunions des instances de l'Union Européenne.

 

29.12.2005

Une église neuve pour les Chinois de Paris

source: Libération lundi 19 décembre 2005

C'est une petite enclave catholique dans le Chinatown parisien, quartier du XIIIe arrondissement où est concentrée une bonne partie de la diaspora chinoise. Hier, André Vingt-Trois, cardinal archevêque de Paris, a consacré Notre-Dame de Chine première paroisse chinoise de France. Dans l'église flambant neuve, conçue pour accueillir 200 personnes, une foule se presse. Moitié asiatique, moitié européenne. Les paroissiens de l'église voisine de Saint-Hippolyte, qui a accueilli les catholiques chinois le temps que soit érigée leur église, sont venus en amis.

Côté asiatique, on trouve «trois groupes, résume le père Jean Ma, curé de la paroisse. Des gens qui travaillent dans la restauration ou la confection» ­ originaires pour beaucoup de la province du Zhejiang, au sud de Shanghai ­ «des étudiants» et «des Indochinois», arrivés en France dans les années 70, comme ces quatre vieilles dames très élégantes venues de banlieue pour participer à l'événement. Parfaitement francophones, contrairement aux Chinois du Zhejiang, elles se revendiquent «catholiques depuis trois générations».

Symboliquement, le curé de Saint-Hippolyte remet à son homologue chinois la clé de la nouvelle église. Notre-Dame de Chine doit permettre «l'évangélisation des autres populations chinoises de Paris et autour de Paris», déclare-t-il. La formule est ambiguë. Officiellement, les catholiques ne font pas de prosélytisme, ils ne cherchent pas à convertir les Chinois de France. «Cela ne nous intéresse pas, nous ne saurions pas faire», affirme Mgr Philippe Simon-Barboux, vicaire épiscopal pour les communautés étrangères. L'inauguration de Notre-Dame de Chine marque-t-elle un changement de stratégie ? «Cela va nous permettre de montrer aux Chinois que la foi chrétienne est pour tout le monde, sinon ils pensent qu'elle concerne seulement les Français», répond le père Ma.

Face au bouddhisme traditionnel et au prosélytisme agressif des protestants évangéliques, le catholicisme a du mal à décoller. Sur les 250 000 à 300 000 Chinois installés en région parisienne, on compterait 2 000 à 3 000 catholiques. «Les protestants sont très présents, beaucoup plus que nous, on les voit à la sortie du métro», explique le père Ma. «Les protestants évangéliques exercent un certain attrait sur les Asiatiques et des Africains, déplore Philippe Simon-Barboux. Mais c'est un attrait souvent très primaire sur le mode : "Si tu crois en moi, tu seras heureux, tu auras des enfants, de l'argent..."»

L'agressivité protestante semble porter ses fruits. En Chine, on compterait 12 millions de catholiques, contre 30 millions de protestants. Et à Paris, selon la Fédération protestante de France, les églises protestantes chinoises seraient au nombre de 19.

26.12.2005

L’immigration chinoise en Guyane

source: D’après S.Mam Lam Fouck, Histoire de la guyane contemporaine. Éditions Caribéennes - 1992 D’après Chérubini, Cayenne, ville créole et polyethnique CENNADOM

Les Chinois forment l’une des plus anciennes communautés de la Guyane. Les premiers Chinois sont arrivés en Guyane le 9 août 1820. ILs étaient 27, attirés par la promesse de salaires alléchants et des conditions de vie meilleures. On les installe à Kaw pour qu’ils cultivent le thé mais l’opération n’aboutit pas. En août 1860, un convoi de 100 Chinois, "trop plein" d’un convoi destiné à la Martinique, arrive dans le cadre de l’immigration post-esclavagiste. Ce convoi était destiné à fournir de la main-d’oeuvre aux plantations. Puis, de 1864 à 1877, en arrivent 56 ayant transité par le Surinam. Ils abandonnent très vite le travail de la terre au profit du commerce. La plupart des chinois arrivés en Guyane étaient des artisans ou des employés de commerce. Ils avaient peu d’aptitudes pour les travaux agricoles. Ils percevaient 20f/mois, les conditions de travail étaient difficiles. Ils étaient sous-alimentés, victimes de maladies (fièvre jaune notamment) et la mortalité était élevée. En 1961 l’INSEE recensait 255 Chinois en Guyane dont 90% vivant à Cayenne. cette communauté très rapidement va contrôler la majeure partie de l’activité commerciale du département : commerce de produits alimentaires, quincaillerie et accessoirement bonneterie. Les magasins chinois se regroupaient à Cayenne et dans les bourgs du littoral. Actuellement, les entreprises commerciales chinoises pèsent de façon importante dans l’économie guyanaise. La dispersion de ces entreprises a évité la constitution d’une ville chinoise. Les Chinois disposent ici, comme ailleurs, d’un système de prêt collectif désigné en chinois par "hui" qui permet à certains d’obtenir les fonds nécessaires à la création d’un commerce , un gros achat avec une mise de fonds personnelle réduite.