06.01.2006

La diaspora chinoise en Asie du Sud-est

 

Source: Pédagogie géographie Asie du Sud-est ( http://canadianasianstudies.concordia.ca/pegase/index...)

 

La nature de l'accueil réservé aux Chinois varia considérablement d'une région à l'autre de l'Asie du Sud-Est, en fonction des périodes d'arrivée, de la dimension des contingents impliqués ou de leur taux de féminité, les femmes étant parfois presque totalement absentes. La dimension, la nature et les croyances religieuses de la communauté locale étaient aussi en cause, tout comme celles des communautés chinoises déjà en place, celles-ci faisant parfois partie presque intégrantes desdites communautés locales. Car le lieu même d'origine des migrants, c'est-à-dire, surtout, telle ou telle localité ou région de l'une ou l'autre de trois provinces méridionales de la Chine, le Fujian, le Guangdong et le Hainan, pouvait s'avérer déterminant. L'appartenance à un groupe dialectal, les plus importants étant les Cantonais, Chaozhou (Téochiu), Hakka et Minnan, entrait donc en ligne de compte parmi ces migrants, dont la vaste majorité ne savait ni lire ni écrire le mandarin.
Tab. Pop-6: Les Chinois en Asie du Sud-Est.
 
Pays
1956
1991
 
nb. estimé
%  de la pop. totale
nb. estimé
% de pop. totale
 
Birmanie
350 000
1,8
400 000 
0,9
 
Brunei
--
--
58 000
22,7
 
Cambodge
180 000
4,1
250 000
3,71
 
Indonésie
2 200 000
2,7
4 941 000
2,7
 
Laos
15 000
1,1
8 000
0,2
 
Malaysia
2 550 000
35,9
5 632 000
32,0
 
Philippines
200 000
0,9
750 000
1,2
 
Singapour
920 000
75,8
2 100 000
77,7
 
Thaïlande
3 000 000
15,0
4 500 000
8,0
 
Vietnam
900 000
3,5
900 000
1,4
 
Asie du Sud-Est
10 315 000
5,6
19 539 000
4,5
 
Pop. régionale totale
184 000 000
100,00
437 000 000
100,00
 
Sources : Fisher, 1966; Minority Rights Group International, 1992.
 
Il en est résulté à peu près tous les degrés d'intégration et même d'assimilation. Ainsi dans la seule péninsule malaise, une différence marquée persiste entre les Chinois dits Peranakan ou Baba, établis à Malacca bien avant les grandes migrations des XIXe et XXe siècles et les autres, arrivés plus récemment et ayant conservé leur langue et leur identité culturelle. Ceux-ci, les Orang Cina, ont leur équivalent en Indonésie, car là aussi la religion dominante, l'islam, a freiné leur assimilation. C'est tout l'inverse qui a prévalu en Thaïlande, le bouddhisme ayant facilité les intermarriages entre les Chinois et les Thaïs, avec comme résultat que les Sino-Thaïs constituent un groupe nettement plus intégré.
Ayant souvent difficilement accès au faire-valoir direct dans l'agriculture vivrière, en Malaisie notamment, les Chinois se spécialisèrent dans l'agriculture commerciale et surtout dans le négoce et les métiers de la ville. Ainsi, malgré leur nombre relativement modeste (cf tab. Pop-6) — d'ailleurs difficile à évaluer, pour les raisons évoquées ci-haut — ils sont présents dans tous les pays, tout particulièrement dans les régions urbaines ou dans celles où se pratique l'agriculture commerciale (cf carte Diaspora chinoise).

 

10.12.2005

Généalogie d'un lieu commun "Diaspora" et sciences sociales

par Stéphane Dufoix, Université de Paris-X Nanterre

source: Actes de l'Histoire de l'Immigration

Le Dictionnaire historique de la langue française signale que « diaspora » est un emprunt récent en français, daté de 1908, du grec diaspora « dispersion ». « Par extension (1949), il concerne l'état de dispersion d'une ethnie avec le même emploi métonymique ( la diaspora arménienne ) » . Cette définition historique nous propose deux dates pour attester de la présence du mot, l'une correspondant à son entrée dans le dictionnaire dans son sens originel, l'autre correspondant à l'extension de la définition.

Toutefois, cette définition peut être mise en cause. En effet, elle concerne des plans différents. 1908 (d'autres dictionnaires indiquent 1909 ) est vraisemblablement une entrée dans un dictionnaire - dont nous n'avons pu pour l'instant retrouver la trace - car d'autres éléments témoignent de cette officialisation du terme. Si la première occurrence que nous avons pu repérer dans un dictionnaire date de 1929, dans le Larousse du XXe siècle - « Hist. relig. Dispersion, à travers le monde antique, des Juifs chassés de leur pays par les vicissitudes de leur histoire »  - le terme entre dans le « Department of New Words » du Webster britannique de 1913  : 

« Diaspora. Cf. Diaspore. Lit. « dispersion » - Applied collectively  :  a) to those Jews who, after the Exile, were scattered through the Old World, and afterwards to Jewish Christians living among heathen. Cf. James i.1. b) by extension to Christians isolated from their own communion, as among the Moravians, to those living, usually as missionaries, outside of the parent congregation. »

En revanche, de toute évidence, 1949 ne signale pas l'entrée dans un dictionnaire de l'extension du terme à d'autres « ethnies ». D'une part, la première édition du Dictionnaire historique de la langue française (1992) date cette extension de 1968  . D'autre part, non seulement aucun dictionnaire français n'indique cette extension avant les années 1980, mais il est rare que le terme soit recensé. Il est absent du Dictionnaire Larousse du français contemporain (1966)  , du Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française de Paul Robert, tant dans sa version portative (1967) que dans celle en six volumes (1978), du Grand Larousse de la langue française de 1972, du Dictionnaire de la langue française par Jean Girodet (1976)  . A la fin des années 1970, il n'est manifestement pas un mot considéré comme usuel. Il n'apparaît dans les années 1970 que dans le Dictionnaire Quillet de la langue française de 1975  :   « Diaspora. Mot gr. signifiant dispersion et appliqué à la dispersion des Juifs dans le monde au cours des siècles »  . Pour rare qu'elle soit, cette définition liée au destin du peuple juif est considérée comme le socle significatif du mot. Le Dictionnaire des mots contemporains de 1980 prend acte d'acceptions du terme « à propos d'autres populations que le peuple juif »  :  trois citations extraites du journal Le Monde et de L'Express à la fin des années 1960 signalent une extension de l'usage puisque « diaspora » y est appliqué aux Tchèques, aux Basques et aux Bretons  . Par la suite, ces exemples sont repris dans d'autres dictionnaires. Le Robert en 9 volumes de 1985, signale que l'extension du mot est attestée en 1968 (date de la citation extraite du Monde à propos de la « diaspora tchèque ») et donne comme exemples  :  « la diaspora tchèque, arabe, basque, chinoise »  . De façon intéressante, les exemples de diaspora changent. Le Petit Robert de 1987 indique encore « diaspora tchèque, arabe, basque, chinoise » tandis que l'édition de 1994, non seulement remplace « ethnie » par « communauté » et mentionne l'usage du mot comme « ensemble des membres dispersés » , mais cite ensuite « les diasporas arménienne, libanaise, chinoise » . Les exemples sont sensiblement les mêmes dans le Dictionnaire de l'Académie française   :  « La diaspora arménienne, grecque, chinoise » .

Il s'ensuit que l'indication de 1949 n'indique vraisemblablement pas l'entrée dans un dictionnaire, mais une simple attestation d'une occurrence. Il pourrait bien s'agir d'une citation de Michel Collinet signalée en 1987 dans les Matériaux pour l'histoire du vocabulaire français   :  « L'autre composante du communisme est d'ordre politique et étatique, la tyrannie dont la religion est la "diaspora" » ( Paru , (54), octobre 1949, p. 118)  . En effet, cette citation tend à considérer « diaspora » plus comme une catégorie que comme un terme uniquement appliqué à certains peuples, généralement avec une forte connotation religieuse. C'est ainsi que l'usage du mot par Jacques Maritain, par exemple, quand il écrit « une sorte de diaspora chrétienne »  , peut sembler surprenant pour des Français, car cette acception chrétienne n'est jamais mentionnée dans les dictionnaires. En revanche, elle est clairement intégrée dans la plupart des dictionnaires britanniques.

« Diaspora. [...] 1. usu. cap. a   :  the settling of scattered colonies of Jews outside Palestine after the Babylonian exile. b  :  the area outside Palestine settled by Jews (in Israel or in the Diaspora). c  :  the Jews living outside Palestine or modern Israel. d  :  the state of the Jews scattered in the Gentile world. 2. a  :  dispersion (as of a people of common national origin or of common beliefs  :  spread (as of national culture)  :  EXILE, SCATTERING, MIGRATION. 3. the people of one country dispersed into other countries (certains sections of the Armenian ~ scattered over the world could be abstracted - Walter Kolarz). 4. the dispersion of Christians isolated from their own communion. »

Cette définition est capitale sur plusieurs points. 1) elle présente les différents niveaux de compréhension du mot  :  un processus, un espace, une population et un état. 2) elle nous rappelle que, déjà en 1961, le terme s'applique à d'autres populations que le seul peuple juif. 3) elle signale ce qui n'apparaît jamais dans les dictionnaires français, à savoir la très forte connotation religieuse au sens large, au-delà du seul peuple juif, du terme  . A bien des égards, ce qu'il est important de comprendre dans la diffusion du terme, c'est sa progressive sécularisation .

« Diaspora » a une histoire. C'est un mot daté, auquel pourtant la plupart des auteurs n'accordent pas d'historicité. Tout se passe comme si le terme était évident, transparent, a-historique. Quelques auteurs insistent sur son inscription historique ou sur les difficultés de traduction entre des termes vernaculaires et « diaspora » en anglais, en français ou en allemand. Pourtant, la plupart du temps, leurs études ne vont pas plus loin dans l'exploration généalogique  . Les exceptions sont rares. Deux d'entre elles sont particulièrement notables. Khachig Tölölyan, rédacteur-en-chef de la revue Diaspora - lancée en 1991 et dont l'existence est partie intégrante de la fortune du mot dans les sciences sociales - propose en 1996 une périodisation de l'usage du terme. Il commence par noter l'absence générale de « diaspora » dans les dictionnaires et encyclopédies français et britanniques, qui ne serait présent, avant le début des années 1980, qu'au travers de l'article « Diaspora » signé par Simon Dubnov dans l'édition de 1931 de l' Encyclopedia of Social Sciences . Nous avons montré qu'il se trompe sur ce point et que des occurrences existent. Par ailleurs, il situe le point d'inflexion entre deux périodes aux alentours de 1968. Avant 1968 prévaudrait une définition judéo-centrée ( Jewish-centered ) de la diaspora, selon laquelle la migration forcée d'une population clairement identifiée dans le pays d'origine se traduit par le maintien d'une mémoire collective dans le cadre d'une communauté distincte par rapport à la société d'accueil et par le maintien de contacts, tant entre les communautés dispersées qu'avec le pays d'origine quand il existe encore. Après 1968 se mettrait en place une autre définition, beaucoup plus ouverte, que Tölölyan emprunte à Walter Connor - « la fraction d'un peuple vivant en dehors du pays d'origine ( homeland )   » - et qui ne nécessite plus d'interrogation sur l'existence, réelle ou non, d'un sujet collectif, puisque l'accent est plus mis sur la représentation que sur l'action. Cette définition pourrait englober toutes les « dispersions » devenues des « diasporas » depuis la fin des années 1960  . Il n'y a qu'un seul problème  :  pourquoi 1968 ? A aucun moment, Tölölyan ne justifie cette césure  :  pas un ouvrage, pas un article, pas un discours... Faut-il y voir une trace de l'article précité du Monde en 1968 ?

En 1998, l'historien allemand des religions Martin Baumann propose une analyse historique de l'adoption du terme « diaspora » dans différentes disciplines telles que les African studies où « diaspora » est utilisé dès les années 1950 mais n'acquiert de l'importance qu'à partir du milieu des années 1960  , l'histoire des religions où il remonterait à 1987, les études indiennes qui voient lentement le terme s'imposer à partir du milieu des années 1980, et les études tibétaines où la première occurrence en 1984 n'est prolongée qu'en 1995  . Pour autant, les études de ce type demeurent rares alors qu'elles permettraient de réfléchir aux conditions de possibilité de la diffusion et de l'acceptation scientifique et profane du terme.

Si l'on tente de prendre en compte l'émergence du terme dans les titres de thèses pour la France, on se rend compte, d'une part, qu'il n'en existe aucune, même maintenant, qui porte sur la catégorie en tant que telle, et d'autre part que « diaspora » ne devient d'un usage plus courant qu'à partir de la deuxième moitié des années 1980. Une recherche - qui nécessite un approfondissement - sur Docthèses (qui recense les thèses soutenues en France depuis 1972) montre que 13 d'entre elles sont accessibles avec le mot-clé « diaspora » (seules 5 parmi les 17 comportent le mot dans leur titre)  :  1 en 1986, 7 entre 1986 et 1991 compris, 4 entre 1994 et 1996 compris, et 1 en 2000. Une recherche avec le mot « diaspora » dans le titre  a pour résultat 17 thèses dont 5 soutenues avant 1982 - assez étrangement, une thèse de 1978 sur la diaspora chinoise dans l'Océan indien occidental n'est pas signalée. Les titres sont les suivants, dans l'ordre chronologique  : 

La diaspora chinoise dans l'Océan indien occidental , thèse d'histoire de l'Université d'Aix-Marseille, 1978.

Le jeu de l'identité et de la différence. Le cas d'Esse Zogbedsi, mini-diaspora adangme dans le sud-est du Togo , thèse de sociologie, Université Paris-V, 1982.

Colons blancs, diaspora noire  :  éveil et développement d'une identité caraïbe , thèse d'études anglaises, Université Paris-III, 1979

Jeux de miroirs entre l'Afrique et sa diaspora ou la perception de soi dans le roman afro-américain , thèse d'études nord-américaines, Université Paris-III, 1979

La diaspora des Kabye du Nord-Togo. Contribution à l'étude des mouvements migratoires du Togo , thèse de géographie, Université Bordeaux-III, 1981

Israël et les contributions financières de la diaspora , thèse de sciences économiques, Université Paris-II, 1981

Quels enseignements peut-on tirer de ces indications ? 1) Le terme semble, avec les limites inhérentes à l'exercice - il ne concerne que le titre, ce qui ne préjuge en rien de l'usage dans le corps de la thèse - , prendre de l'importance à la fin des années 1970 ; 2) il ne se limite pas à une seule discipline ; 3) il n'est pas utilisé pour ne décrire que le cas juif, puisqu'il n'est l'objet que d'une seule de ces thèses. En revanche, une étude prenant en compte la fréquence de l'usage du terme « diaspora » dans les notices des thèses - élément révélateur puisque les notices sont rédigées par les auteurs - montre en revanche la prépondérance du cas juif par rapport à tous les autres.

25.11.2005

Les grandes étapes de 100 ans d’histoire migratoire entre la Chine et la France

source : Chinois d'Ici (http://www.chinoisdici.org)

L’histoire qui relie la France à la province du Zhejiang depuis cent ans est presque inconnue. Les mass médias s’emparent du fait migratoire chinois récent en stigmatisant la clandestinité sans jamais la nuancer à partir d’éléments historiques ou des témoignages des générations en France depuis près d’un siècle. Cet article a pour objectif de reconstituer les plus grandes étapes de cette histoire migratoire, principalement à partir de récits de vie, de sources écrites chinoises collectées sur place et de sources françaises pour la plupart inexplorées.

par Véronique Poisson, docteur en sciences sociales, EHSS

D’où vient cette longue ignorance ? Est-elle le fruit d’une indifférence ? D’une stigmatisation volontaire ? Des difficultés d’enquêtes sur le terrain ? D’un manque de porte-parole ? Dans tous les cas, elle n’est pas sans conséquences et aggrave notre incompréhension. Et il est complexe, aujourd’hui, d’appréhender cent ans d’immigration chinoise en France, à travers plusieurs générations et la multitude des pôles d’émigration d’où découlent des spécificités socioculturelles contrastées : celle des Français d’origine chinoise, des Eurasiens et des derniers arrivants qui, en tant que dernier courant migratoire, rencontrent d’importantes difficultés d’insertion dans la société française.

Cette mémoire encore vacillante ne manque cependant pas de ressources à disposition pour que le champ soit mieux exploré. Et il existe pléthore d’archives et de documents en Chine et en France, sans compter tous les témoignages.

L’histoire de cette migration se découpe en trois grandes périodes : tout d’abord, l’origine du mouvement migratoire au tournant du XXe siècle avec l’arrivée de commerçants et de leurs employés de l’époque (des colporteurs à pied et à vélo) ; ensuite, l’arrivée d’un contingent d’ouvriers chinois entre 1916 et 1917, période où éclatent plusieurs scandales qui seront écrasés par la censure : des émeutes, des grèves et des morts ; enfin, dans les années trente, une amplification de l’arrivée des gens du Zhejiang en Europe (principalement en France et en Italie) pour des raisons politiques et économiques.

Les sources officielles chinoises sont unanimes pour expliquer l’origine du courant migratoire du Sud du Zhejiang vers l’Europe : c’est à travers le colportage de la pierre, précieuse, de Qingtian que les premiers migrants se rendirent en Europe par le Nord de la Chine, la Russie, l’Europe orientale… puis en France et en Italie dès le milieu du XIXe siècle. Bien avant l’arrivée du contingent des Chinois de la Première Guerre mondiale et pour des raisons commerciales, les Chinois du Zhejiang sont présents en Europe au tournant du XXe siècle.

D’après l’historiographie officielle, les migrants utilisaient les voies terrestres pour voyager, mais personne n’a jamais pu témoigner, aucun chercheur n’a jamais rencontré un seul témoin vivant, de loin ou de près. Histoire ou légende ? Il semble impossible de répondre, toutefois ces voyages sont mis en avant par l’historiographie chinoise contemporaine qui fait la part belle à la pauvreté et à la misère pour expliquer l’émigration de cette région de Chine. Cependant, si c’est la faim qui poussa les gens de Qingtian et Wencheng, pionniers des migrations vers l’Europe, à quitter leur pays selon les sources officielles, l’histoire orale et locale apporte un autre éclairage sur les premières vagues migratoires : la présence d’une importante classe de marchands et d’industriels semble beaucoup peser dans l’économie locale.

Une migration de marchands

Ainsi, par la convention internationale de Chifu, signée en 1876 entre la Chine et les puissances étrangères, le port de Wenzhou devient un des cinq ports ouverts au commerce avec l’étranger. Dès avril de cette même année, le consulat d’Angleterre ainsi qu’un réseau postal reliant l’étranger s’établissent à Wenzhou.

CONSULAT DE GB A WENZHOU PHOTO (dans le galerie)

Les marchands locaux saisissent alors l’opportunité de développer leur commerce vers l’Europe et le Sud-Est asiatique. En 1893, un dénommé Lin Maochuan et huit de ses compatriotes de Qingtian se rendent dans le Sud-Est asiatique pour trouver de nouveaux débouchés à la distribution de la pierre de Qingtian. En outre, ils participent à plusieurs foires internationales où des représentants du monde entier se donnent rendez-vous. À ce titre, ils sont présents en 1904 à la Foire de Saint-Louis, en 1915 à la Foire de Panama et de San Francisco etc.

D’après un édito relevé dans le programme de la Foire de Panama de 1915, il est indiqué que : “Du Sud-Est asiatique et de l’Inde, la commercialisation [de la pierre de Qingtian] s’est développée, les affaires de jour en jour accroissent. […] Depuis 20 ans, dans toute l’Asie et les agglomérations de l’Europe, de l’Australie et des États-Unis, il n’y a pas un seul endroit où ne se retrouvent des objets en pierre de Qingtian. La pierre de Qingtian devint connue à travers le monde entier, et un millier de marchands se trouvaient à cet effet outre-mer […].”

Si un millier de marchands commercialisent les objets sculptés à l’étranger, trois mille à quatre mille(1) colporteurs travaillent dans le monde (principalement en Europe) au service de ces entrepreneurs et sont chargés à pied, à vélo, d’écouler cette marchandise dans les années vingt et trente (époque d’ailleurs où les objets sculptés seront remplacés par des articles en tout genre : chaussettes en soie, porte-monnaie, cravates et jouets etc.).

Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, les bases commerciales des Chinois du Zhejiang en Europe sont déjà établies. Des Chinois de Qingtian vont utiliser le recrutement, à partir de 1916, d’ouvriers chinois, pour suppléer à la main-d’œuvre française masculine partie au front, comme sauf-conduit pour aller rejoindre leurs compatriotes en Europe(2). Ils sont deux mille originaires de Qingtian et des alentours à s’être ainsi rendus en France par ce biais(3).

Les années 1916-1917 marque la deuxième étape de l’histoire des migrations. Elle représente la période la plus trouble de cette histoire.

Des scandales étouffés dès les premiers pas…

Pendant la Première Guerre mondiale, les autorités chinoises signent une convention avec les gouvernements anglais, français et russe dans laquelle il est stipulé que 200 000 travailleurs chinois devraient être recrutés en France entre 1916 et 1920 : soit 100 000 sous la bannière britannique, 50 000 sous celle des Russes et 35 000 sous celle des Français(4). Cependant, jamais les sociétés intermédiaires chinoises mobilisées sur place pour assurer le recrutement n’atteignirent ces objectifs.

Le Père Wou rapporte que le War Office dénombre 93 474 travailleurs chinois en France après l’achèvement de la campagne. Par ailleurs, il indique que des incidents ont modifié le programme. En effet, une des conditions françaises était de n’employer que des personnes du Nord “qui ne souffriraient pas du froid en France ni des fortes chaleurs”(5). Or, dans l’impossibilité d’atteindre les quotas, le recrutement s’étendra aux ports du Sud Shanghai (à Canton, Shantou et Hong Kong). Que se passa-t-il ? Pourquoi les quotas ne purent être atteints au Nord ?

Des mouvements de boycott antifrançais et britannique éclatent dans les ports de recrutement du Nord (Tianjin, Qingdao et Pukou) avant de gagner ceux du Sud dès 1916. À Qingdao (dans la province du Shandong), par exemple, les Allemands implantés dans la région alimentent des vagues de suspicion et contribuent à répandre le bruit que les coolies seront utilisés en France pour fabriquer des munitions, construire des tranchées et des chemins de fer. La presse chinoise fait également l’écho de ces suspicions ainsi que des activistes syndicaux, en ce sens, cet article(6) publié en 1916 dans le journal de Shantou (port du sud situé dans la province du Guangdong) l’illustre :

“Avis très important. À nos compatriotes. Attention !
Compatriotes ! Eh compatriotes ! Actuellement, il y a des gens qui font la traite des hommes ; ils veulent vous vendre aux États belligérants de l’Europe. Ne tombez pas sous leurs mains malfaitrices. Il y a des séducteurs qui emploient de belles paroles pour vous pousser à aller en France travailler en ouvriers avec un salaire de 1 franc par jour. Faites bien attention ! Ne vous laissez pas séduire. 4 F.F. c’est 30 cents chinois. Et puis vous ne toucherez que des billets de banque au lieu d’argent sonnant(7). Ensuite pour gagner 30 cents, vous devez travailler près du champ de bataille où vous vous exposez nuit et jour aux bombes et balles des Allemands. Là, vous ferez partie des peuples vaincus comme l’étaient les Coréens, les Annamites et les Noirs d’Afrique. Si vous allez travailler sur le champ de bataille vous regretterez plus tard et ce sera déjà trop tard. Gagnez votre vie chez vous ou, si vous voulez émigrer, allez dans un pays où vous trouverez des Chinois qui vous protégeront et vous aideront. C’est pour attirer l’attention de nos compatriotes sur ce point que nous nous donnons la peine d’écrire cet avis bienfaiteur. Un bon cœur.”


L’ensemble de ces mouvements a été délibérément occulté en France par le Bureau de la censure. En effet, par une directive du 2 janvier 1917 émanant du cabinet des Affaires étrangères, il est interdit qu’aucun article ne paraisse sur le sujet dans la presse française(8). Quelques articles, cependant, passèrent à travers les mailles du filet, comme ceux relatifs au naufrage de l’Athos : alors que certains des premiers contingents furent transportés via le canal de Suez et la Méditerranée là où les sous-marins allemands torpillaient des bateaux, l’Athos, qui contenait cinq cent quarante travailleurs chinois, fit naufrage en février 1917(9).

Le sort des travailleurs chinois en France

Suspicion ou réalité, les campagnes contre le recrutement des ouvriers chinois dans les ports étaient-elles fondées ?
Comme cela est précisé dans l’ouvrage de Paul Bailey(10), si les Européens véhiculent à l’égard des Chinois (déjà à l’époque et encore maintenant) une image d’hommes dociles : “Le Chinetoque c’est comme le Kaffir, il doit être maintenu à l’écart quand il ne travaille pas. S’il est bien contrôlé, il vous apportera peu d’ennuis, éventuellement il pourra jouer au jeu mais ne se soûlera pas et ne commettra pas de crimes, il est docile et obéissant.” (Times, 27 decembre 1917). La réalité est différente. Ainsi des grèves et des rébellions éclatent à Dunkerque où des affrontements entre travailleurs chinois et contremaîtres français conduisent à la mort de plusieurs personnes. La raison première de ces révoltes est que contrairement à ce qui est stipulé dans leur contrat, ces travailleurs se retrouvèrent exposés aux abords, et dans les champs de bataille. En ce sens, certains des contingents de travailleurs chinois sont envoyés à Dunkerque et à Calais pour apporter des munitions sur la ligne de front, creuser des tranchées et s’assurer du bon emplacement des canons. D’après certaines sources(11), des Chinois sont même engagés dans le combat de la bataille de Picardie au printemps 1918(12).

Dans la presse française, quelques informations filtrent à propos des mouvements de protestation des Chinois, notamment à l’usine du Creusot, malgré les directives et le contrôle du Bureau de la censure. Ainsi en atteste cette lettre de la légation de la République française en Chine à Pékin en date du 26 novembre 1916(13) :
[...] À la date du 25/08/1916, Monsieur Conty avait appelé l’attention du département sur les inconvénients que pouvait présenter la publication de la presse française de renseignements trop précis sur l’affectation définitive des contingents d’ouvriers recrutés en Chine par Monsieur Truptil ‘Ingénieur agronome’. J’ai eu le regret de lire dans Le Temps du 21 octobre un écho consacré à l’emploi de Chinois dans ‘les usines de guerre du Creusot’. Je ne puis que renouveler la demande faite par M. Conty de censurer tous les articles de ce genre)(14) ; il est tout à fait inopportun de fournir aux représentants ici des puissances centrales de nouveaux arguments pour étayer leurs protestations officielles et leurs très actives campagnes officieuses de presse et de faux bruits. Je serais reconnaissant à votre excellence d’attirer sur ce point l’attention des services compétents du ministère de la Guerre [...]”

Ce sont les missionnaires, en poste en Chine et réquisitionnés pour servir d’interprètes durant la Grande Guerre qui nous apporteront les témoignages sur la réalité des camps dans lesquels furent enfermés les Chinois. Voici celui du Père Watthé de la congrégation des Lazaristes. Il est en poste au nord de Dunkerque, aux “Dunes”, camp anglais dans lequel se trouvent cinq cents Chinois et qui est bombardé quatre cents fois pendant la guerre.
“[…] Les Allemands nous donnent un peu de répit en ce moment : le vent violent, la brume et la présence des artilleurs français nous valent ce répit… Notre maison, au coin du cantonnement chinois, est entourée de trous de bombes ; plusieurs incendiaires sont tombés à quelques mètres de ma porte, une énorme torpille a couvert notre toit de débris, nos vitres ont disparu depuis longtemps, et c’est miracle si aucun de nous n’a été tué ou blessé. Nos pauvres Chinois ont été moins épargnés, ils ont eu deux tués(15) et de nombreux blessés, à côté de nous, sous nous-mêmes puisqu’ils étaient dans notre cave. Aujourd’hui nos Chinois connaissent les avions allemands, les sirènes, la “vache” de Dunkerque, l’”enragé” de Malo ; ils distinguent les taubes et gothas au ronflement du moteur. On leur a fait des abris ; ils s’y précipitent. Il n’en était pas ainsi au début. Les nombreux projecteurs qui fouillent le ciel, de Dunkerque au front, les coups de nos 75, le sifflement même des obus les intéressaient. Nous avons dû, des nuits entières, parcourir le cantonnement pour faire mettre les Chinois à l’abri, faire éteindre les lumières, ramasser morts ou blessés, sous les bombes… Heureusement l’Allemand maladroit a rarement réussi à nous faire un mal sérieux. Il vise notre oasis et ne réussit qu’à tuer de pauvres Chinois ou à labourer le sable. Nous avons eu deux grèves, suite au bombardement et d’autres misères […]”(16)

Une contribution bien peu reconnue

Le Père Wou fait un bilan mitigé de la contribution de ces contractuels chinois. D’après le War Office qu’il cite, 93 474 arrivent en Europe, 91 452 rentrent après les hostilités et plus de deux mille meurent au combat et de maladie. Ils sont enterrés en Angleterre au cimetière de Egg Buckland à Plymouth, en Belgique et en France où la plus importante concentration de tombes se trouve à Noyelles, où il y a plus de 500 tombes. Dans tous les cas, le contingent initial de 135 000 personnes (pour la France et le Royaume-Uni) n’a donc jamais été recruté.
Du côté chinois, il est attesté que seulement 72 000 ressortissants regagnent le pays. Il y en a 27 000 dont le sort est ignoré. D’après une lettre de la légation de la République de Chine à Paris datant du 22 décembre 1926, 2 500 travailleurs chinois seraient restés en France après leur contrat(17).

En 1925, l’Association générale des travailleurs chinois en France, représentant ceux qui ne sont pas rentrés après la fin de leur contrat, réclame au gouvernement français un signe de reconnaissance pour la contribution des Chinois à l’effort de guerre. Elle demande qu’une plaque commémorative soit érigée ainsi que l’aménagement d’un cimetière national. Il est alors suggéré que le fonds des indemnités des Boxers soit utilisé pour aider le retour des Chinois restés en France. Aucune de ces propositions n’est retenue. Il faudra atteindre 1996 pour qu’une plaque commémorative soit placée dans l’ancien quartier de l’îlot Chalon (dans le XIIe arrondissement de Paris).

DIAPO PLAQUE COMMEMORATIVE 12ème arrondissement

Dans la plupart des livres de référence sur l’immigration, la Seconde Guerre mondiale est souvent citée comme la première étape migratoire des Chinois de France, plus rarement on fait référence aux conditions de travail de ce contingent et aux difficultés de recrutement. Ainsi, pour ne faire référence qu’aux ouvrages les plus récents, dans Paris-Asie(18), il est précisé que cent quarante mille Chinois débarquent en France entre 1916 et 1918 et que trois mille d’entre eux constituent la première communauté chinoise de France. Sans cesse reprise dans d’autres ouvrages et y compris par les médias, cette allégation demande à être nuancée tant sur les chiffres que la chronologie des faits. Dans le même article qui traite de la main-d’œuvre chinoise, il est précisé que les Chinois s’occupèrent du “nettoyage des champs de bataille aux lendemains des hostilités”, là encore il s’agit de revoir la chronologie des faits et de reprendre le témoignage du Père Watthé. L’histoire des Français venus d’ailleurs(19), de Vincent Viet, restitue une histoire moins lisse, il évoque les conditions de travail intolérables et des manifestations de mécontentements de ces travailleurs.

Il semble, dans tous les cas, que cet épisode de notre histoire migratoire nécessite d’être revisité.
L’autre allégation qu’on attend le plus souvent concerne la migration du Zhejiang et sa composante “migrants économiques”. Cela sera notre troisième thématique et le dernier volet. Il nous permettra d’entrevoir et de mettre en perspective une dimension politique négligée dans l’histoire de cette immigration.

Du flux de marchandises aux flux d’immigrés… les années trente

Durant les années 1930, le conflit qui vient d’éclater avec le Japon met un coup d’arrêt à une longue tradition de relations commerciales entre Wenzhou et l’Archipel.
Cependant, grâce à ses contacts avec des sociétés étrangères, Wenzhou, et sa région, va préserver sa production et maintenir un essor économique. En effet, en plein conflit sino-japonais, si les liaisons maritimes sous pavillon chinois sont interdites, les transports sous pavillon étranger restent autorisés. En 1937, trois compagnies maritimes étrangères sont présentes(20) : une française (l’Indo-China Steam Navigation Co., Ltd.), une anglaise (La China Merchants’Steam Navigation Co., Ltd.) et une italienne (la Chinese Italian Navigation Co)(21) La région de Wenzhou va donc, suite à la rupture avec le Japon, s’orienter vers l’Europe pour trouver un marché de substitution et travailler avec les compagnies maritimes afin d’écouler ses marchandises en Asie (Hong Kong, Sud-Est asiatique). Le flux de marchandises vers cette destination va s’accompagner d’un mouvement de personnes. Alors que l’émigration est interdite en Chine, les commerçants qui ont des ouvertures dans les postes consulaires étrangers vont pouvoir soutenir les candidats à l’émigration. Quant aux compagnies maritimes étrangères, elles n’hésitent pas à consentir des rabais sur des voyages en groupe ou à fermer les yeux si, même sans document de voyage, le client paie(22).

Cependant, l’instabilité économique va faire place à l’instabilité politique, lorsque les forces du parti nationaliste, le Guomindang (KMT), cachées dans des collines entre Qingtian et Wencheng vont être, dans les années quarante, encerclées et terrassées par l’Armée de libération du Peuple, la faction communiste. Les migrations vont alors s’intensifier et alimenter des mouvements du KMT en diaspora.

En effet, parallèlement à cette mutation des activités maritimes, cette région connaît un déploiement de forces du parti nationaliste. La province du Zhejiang fut un des fiefs du Guomindang ; son chef de file, Tchang Kai-Chek qui se réfugia à Taiwan en était originaire. À partir de 1937, le pays et le parti nationaliste sont affaiblis par la guerre sino-japonaise qui vient d’éclater. Les émigrés qui fuient le pays sont affiliés au Guomindang et viennent rejoindre à l’étranger des proches appartenant à la même mouvance, à savoir l’élite commerciale et argentée de l’époque. Ou bien encore, ils fuient la circonscription alors qu’à partir de 1932 la campagne “d’encerclement et d’anéantissement” lancée par le KMT bat son plein, ou bien ils restent ou rentrent au pays pour alimenter la résistance.

Une étude sur les Chinois en France menée en 1925 par le ministère de la Guerre(23) nous éclaire sur les ressortissants chinois déjà en France et qui seront rejoints par des membres de leur famille ou des proches au plus fort des troubles entre le parti communiste chinois et le parti nationaliste, plus de dix ans après : “La communauté chinoise de Paris se compose de fonctionnaires de la légation et des consulats, de journalistes et de commerçants : elle est tranquille et laborieuse […] L’élément commerçant compterait quatre cents personnes originaires de la province du Tchekiang [Zhejiang].”(24)

L’éclairage par les données officielles

D’après les sources chinoises, avant 1949, entre vingt-sept mille et trente-six mille Chinois originaires de la région de Wenzhou ont émigré principalement en Europe et aux États-Unis. Parmi les pôles d’émigrations, figurent ceux qui étaient en lien étroit avec les lieux de déploiement des bases miliaires du Guomindang (soit Qingtian et Wencheng) comme l’illustre le tableau 1.

Une ombre, cependant, persiste sur les données statistiques de l’émigration durant les combats entre le PCC et le KMT dans le Zhejiang, et la résistance contre l’envahisseur japonais entre 1945 et 1949. En effet, les sources officielles (principalement les travaux de Zhang Zhicheng, chercheur officiel désigné par le PCC pour travailler sur la question des Chinois d’outre-mer) et les Chroniques locales de la municipalité de Wenzhou indiquent que l’émigration est infime et ne donne aucun chiffre précis (d’après nos investigations sur place datant de 1999).

Tableau 1 : Nombre de Chinois d’outre-mer originaires de Wenzhou et Qingtian avant 1949 à l’étranger (soit à 80 % en Europe)
Nom du district

Wencheng

(Yuhu)
Li’ao Qingtian Total des 3 districts Total des 6 districts (*) Total pour la région de Wenzhou en 1949
Nombre de Chinois d’outre-mer en 1945

1 199

(A)
348 (B) 25 000 (C) 26 547 26 947

36 000

(D)
(*) Afin de compléter la liste des plus importants villages d’origine des Chinois d’outre-mer de la région, à ces trois districts, il faut rajouter ceux de Qidu, Oubei et Yangfu Shantu cun, qui totalisent environ 400 Chinois d’outre-mer avant 1949, d’après les sources de la chronique locale de 1998.

A : Zhang Zhicheng, “Zhejiangsheng Wenchengxian Huaqiao jian” [Histoire simplifiée sur les Chinois d’outre-mer de Wencheng de la province du Zhejiang], dans Zhejiangsheng Guiqiao Huaqiao Hualian Hehuiqiao [Fédération des Chinois d’outre-mer et des Chinois de retour de l’étranger de la province du Zhejiang].

B : Zhang Zhicheng, “Rui’anshi Li’aozhen Huaqiao Lishi yu Xianzhuang” [Situation et historique sur les Chinois d’outre-mer originaire de la ville de Rui’an dans le bourg de Li’ao], dans Zhejiang Huaqiao Shiliao [Documents on the History of Zhejiang Overseas Chinese], Hangzhou : Zhejiang Huaqiao Lishi, n° 5, 1987.

C : Mette Thuno, “Origin and Causes of Emigration from Qingtian and Wenzhou to Europe”, communication présentée à la conférence European Chinese and Chinese Domestic Migration, tenue à Oxford (Grande-Bretagne), les 3 et 7 juillet 1996. D : Su Buqing, Wenzhou Cidian, [Encyclopédie de Wenzhou], Shanghai : Fudandaxue Chubanshe [Éditions de l’histoire de l’Université de Fudan], 1995.

Côté français, les Archives diplomatiques confortent l’hypothèse d’une présence de commerçants chinois en Europe, liés au mouvement du KMT et dont certains deviennent des activistes politiques outre-mer. En 1930, le comité général exécutif du KMT est créé à Paris le 7 décembre 1930(25) Grâce aux fonds collectés de ce comité, en 1939, pour alimenter la résistance contre le Japon, l’équivalent de vingt-trois mille euros a été envoyé en Chine(26). En 1940, le comité compte cent douze membres répartis en six sections en France (56 membres), Hollande (15), Italie (13), Suisse (12), Turquie (9), Belgique (7) (27).

1949 : la fermeture des frontières empêche toute immigration

À partir de 1949, date de l’instauration de la république populaire de Chine, le pays ferme officiellement ses frontières, l’émigration est pratiquement arrêtée jusqu’en 1978, date officielle de la réouverture du pays à l’étranger. Entre 1950 et 1976, les sources officielles précisent que trois cent quatre-vingts(28) personnes originaires de Wenzhou et Qingtian émigrent. Cependant, les récits de vie et l’histoire orale collectés en Chine en en France pour notre étude pondèrent cet état de fait : dans plus de quatre familles sur dix enquêtées, l’émigration continue dans les villages où des membres de la famille sont présents à l’étranger. Elle se fait via Hong Kong, le plus souvent, et concerne des personnes suffisamment argentées pour se rendre sur la péninsule. En outre, elles doivent avoir un capital de relations leur permettant de payer et de négocier des passe-droits pendant le trajet. Les candidats au départ sont des anciens propriétaires terriens, des membres de familles avec des anciennes “allégeances bourgeoises” que le mouvement de la révolution culturelle (1966-1976) stigmatise et combat. Pendant cette période, les Chinois d’outre-mer et les membres de leur famille sont considérés comme des “éléments” à bannir alors que tout contact, tout lien avec l’étranger est proscrit.

Côté français, aucune de nos statistiques ne permet de préciser l’origine régionale des ressortissants chinois, elles concernent toute la Chine et indiquent une augmentation de migrants chinois au plein cœur de la Révolution culturelle.

  • Années
  • Chinois en France (1)
  • 1949
  • 2 638
  • 1950
  • 2 007 (+631)
  • 1960
  • 1 924 (-83)
  • 1965
  • 2 432 (+508)
  • 1970
  • 2 868 (+436)
  • 1975
  • 3 942 (+1 074)
(1) Les données du tableau sont tirées des sources suivantes : 1921-1946 : Recensement de la population. Statistique générale de la France. 1948-1982 : ministère de l’Intérieur, les étrangers en France ; 1920-1966 : ministère de l’Intérieur, Annuaire statistique de la Ville de Paris, Live Yu-Sion, La diaspora chinoise en France : immigration, activités économiques, pratiques socioculturelles. Thèse de doctorat en sociologie. Paris : E.H.E.S.S., 1991, (non publié).

Avec la politique d’ouverture économique lancée par Deng Xiaoping à partir de 1978, la donne sur les Chinois d’outre-mer se modifie : l’émigration est autorisée et devient même synonyme d’enrichissement. Les liens avec les Chinois d’outre-mer, de nouveau rétablis, le décompte statistique reprend. Depuis la victoire communiste, 1979 est l’année de la première mesure de flux migratoire officiel. Cette nouvelle inflexion du gouvernement, marquée par une visibilité institutionnelle des Chinois d’outre-mer, a pour objectif de renouer avec “un potentiel économique”, afin d’inciter les investissements en Chine au nom de l’attachement à la mère-patrie.

“Paysan fuyant la misère”, “travailleur pendant la Première Guerre mondiale”, “migrant économique”, “potentiel économique”… voici les principales catégorisations présentes dans l’historiographie chinoise et française pour désigner les migrants du Zhejiang. Presque aucun d’entre eux n’a encore pris la parole pour raconter au nom des siens cent ans de leur histoire. La prise de parole est sans doute nécessaire afin de briser le silence, première étape pour essayer de comprendre. Elle est aussi importante pour se faire reconnaître afin que cessent à propos des Chinois de France trop de généralisations, de catégorisations simplificatrices, voie ouverte à la stigmatisation.
Notes

1)- Estimation de Zhou Taofen cité par Zhou Wangsen, in Zhou Wangsen, Qingtian Huaqiao Tedian Chutan [Recherches préliminaires sur les caractéristiques des Chinois d’outre-mer de Qingtian], 1991, in Chen Xuewen, Zhejiangsheng Lishi Yanjiu Luncong [Recherches sur l’histoire du Zhejiang], in Hangzhou, Zhejiangsheng Guiguo Huaqiao Hualian Hehuiqiao [Fédération des Chinois d’outre-mer et des Chinois d’outre-mer de retour au pays de la province du Zhejiang], 1991.
2)- D’après Charles Archaimbault, dans son enquête menée dans le milieu chinois en 1949, plusieurs témoins précisent que, depuis 1917, des engagés volontaires se rendaient à Shanghai pour passer une visite médicale et que ce fait était connu dans la région de Wenzhou et Qingtian, où chaque semaine un caboteur de la China Merchant Steam Ship Company faisait escale. Charles Archambault “En Marge du quartier Chinois”, Bulletin de la Société d’Études indochinoises, 1952, n° 3.
3)- Ibidem.
4)- Paul Bailey, “Recruitement of Workers for Britain and France”, in Lynn Pan, The Encyclopaedia of the Chinese Overseas, Grande-Bretagne, éditions Curzon, 1998.
5)- Le Père Wou, Les travailleurs chinois et la Grande Guerre, éditions A. Pedone, Paris, 1939.
6)- Cet article daté du 19 octobre 1916 est tiré du journal local de Shantou, il a été trouvé traduit dans les Archives Diplomatiques. Série Asie 1918-1940, sous-série Chine, n° 41, dans une chemise intitulée “recrutement des travailleurs”.
7)- Cette polémique a pu sans doute être exacerbée par le fait que les premiers contingents arrivés en 1916 en France ne furent payés que quelques mois plus tard.
8)- Archives diplomatiques. Série Asie 1918-1940, sous-série Chine, n° 41.
9)- Il y eut un rescapé : Monsieur Zhang Piao, mort à 97 ans, dernier survivant et rescapé du naufrage qui témoigna dans un documentaire d’Olivier Horn. Après cette catastrophe, le trajet fut modifié : on passait par le cap de Bonne-Espérance et on atteignait le Pacifique par le détroit de Magellan. Le Canada était traversé par voie de terre et, de là, on atteignait la France par l’Atlantique. En France, un consulat de Chine fut mis en place à Marseille et fut administré à partir de 1917 par un consul honoraire français, sans doute du fait que les plus importants contingents de main-d’œuvre accostaient à Marseille.
10)- Paul Bailey, op. cit.
11)- Archives diplomatiques. Série Asie 1918-1940, sous-série Chine, n° 41. Références détaillées dans une lettre d’un étudiant américain envoyée à l’ambassade de France en 1957 se reportant à l’Illustration et à la Revue de Paris.
12)- Archives diplomatiques. Série Asie 1944-1955, sous-série Chine, n° 621. Lettre de Clarence S. Springstead, étudiant à Oklahoma en 1957.
13)- Archives diplomatiques. Série Asie 1918-1940, sous-série Chine, n° 523 à 525.
14)- “Les articles de ce genre” concernent tous les articles relatant les grèves et les mutineries des ouvriers chinois susceptibles de ralentir, encore plus, le recrutement du contingent.
15)- À la fin de la guerre, le chiffre s’éleva à neuf.
16)- Henry Watthé, La belle vie du missionnaire en Chine, Maison du missionnaire, Vichy, 1935.
17)- Archives diplomatiques. Série Asie 1918-1929, sous-série Affaires communes, n° 47.
18)- Pascal Blanchard, Eric Deroo (dir.), Paris-Asie, La Découverte, Paris, 2004.
19)- Vincent Viet, Histoire des Français venus d’ailleurs de 1850 à nos jours, éditions Perrin, collection Tempus, Paris, 2004.
20)- Ponctuellement naviguent aussi des pavillons allemands et portugais.
21)- D’après le Directory and Chronicle of China, Japan, Korea etc., Hong Kong Daily Press, Ltd, 1884-1941. (Registre des ports à vocation commerciale dans lesquels les Britanniques étaient implantés.)
22)- Pour plus de détails sur les moyens utilisés pour quitter le pays avant 1949 (et les points communs avec la situation actuelle), se reporter aux chapitres “Législations nationales et contrôle des flux migratoires avant 1949”, thèse de doctorat de Véronique Poisson, Franchir les frontières : le cas des Chinois en diaspora, sous la direction de Nancy Green, EHESS, 2004, consultable à la bibliothèque de l’EHESS de Paris et à l’association franco-chinoise Pierre-Ducerf, 29, rue Michel-Le-Comte, 75003 Paris.
23)- Archives diplomatiques. Série Asie 1918-1940, sous-série Chine, n° 492.
24)- En avril 1944, l’armée du Guomindang met en place un centre d’entraînement militaire d’abord à Youzhu (près de Qingtian) puis à Yuhu (près de Wencheng) – tous deux sont des foyers d’émigration. Cette base militaire fut une poche de résistance à l’invasion japonaise, avec un hôpital et un centre de transmission télégraphique. Les militaires américains en poste sur place, avec certains Chinois d’outre-mer revenus exprès en Chine, commandèrent les opérations jusqu’à leur encerclement par les communistes en 1947. (D’après un document interne non publié des douanes de Wenzhou (Zhu Pinsu, Waishi lü [Relations diplomatiques et internationales]. Wenzhou : Waishiban [Bureau des affaires extérieures], 1993.
25)- Archives diplomatiques. Série Asie 1918-1940, sous-série Chine, n° 1020.
26)- Ibidem.
27)- En 1964, avec la reconnaissance officielle par la France de la république populaire de Chine, les relations avec le gouvernement nationaliste de Taiwan sont rompues. Le Guomindang (KMT) doit officiellement se retirer de la scène politique française alors qu’un comité exécutif provisoire dirigé par plusieurs Qingtian se crée la même année dans le IIIe arrondissement de Paris.
Archives Diplomatiques. Série Asie 1944-1955, sous-série Formose, n° 67. Indication de la mention “document confidentiel” sur le feuillet.
28)- Vingt personnes pour la région de Wenzhou et trois cent soixante personnes pour Qingtian, d’après les sources suivantes : Zhang Zhicheng, Wenzhou Shizhi [Chronique locale de la ville de Wenzhou], Beijing, Zhonghua Shuju, 1999, et Chen Murong, Qingtian Xianzhi [Chroniques locales de Qingtian], Hangzhou, Zhejiang Renmin [Édition du Peuple du Zhejiang], 1990.