30.11.2005
Mémoires d’exils de la population immigrée chinoise en France
source : http://www.chinoisdefrance.com
L’enjeu de la mémoire collective
Longtemps ignorée en France, la participation des « Travailleurs Chinois » aux efforts de la « Grande Guerre » représente un enjeu de mémoire collective. Aujourd'hui, ce rejet de la mémoire authentique s’efface, pour la juste appréciation du rôle historique des ouvriers chinois de l’époque et pour l’exploration des racines des actuelles communautés chinoises en France. Si l’imposante diaspora chinoise mondiale présente sur les cinq continents est issue d'un long processus migratoire qui commence dès le début du premier millénaire, l’origine des premiers Chinois de France remonte à l’époque des missionnaires revenus de l’Asie, sous Louis XIV. La première mémoire des Chinois de France est marquée par la Guerre avec l’arrivée des ouvriers chinois engagés pour participer à la guerre 1914 - 1918.
Cette période clef signe l’émergence des souvenirs d'exil, des rejets, puis de la reconnaissance de ces « oubliés de l’histoire » au regard de leurs familles, de leurs descendants, des lieux ouvriers et des murs où ils demeurent. Ces Chinois de la Grande Guerre et ceux qui vont immigrer plus tard, transmettent encore aujourd’hui à leurs futurs compatriotes, ainsi qu’aux communautés chinoises en France, des images dominantes édifiées sur un passé douloureux. Ces mémoires de l’exil et ces souvenirs familiaux qui se perpétuent dans la mémoire collective des Chinois de France sont plurielles ; Dans la construction actuelle de leur communautarisme, dans les effets de leur intégration et dans la transmission des valeurs qui se maintiennent encore avec l’arrivée des nouveaux flux migratoires multiples à destination de la France.
La mémoire oubliée et l’appel aux souvenirs
Entre mémoires, interdits et oublis, ces anciens exilés chinois vont forger des souvenirs qui vont marquer leurs familles, les habitants et les lieux parisiens où ils s’installent. Fréquemment isolés de la société française, ils sont souvent jugés par les Français comme étant solidaires, discrets, regroupés, fermés, travailleurs, polis et silencieux. En effet, ces Chinois de France gardent leurs secrètes traditions ancestrales tout en développant des stratégies commerciales réussies. Au regard d’autres communautés, les Chinois de France sont caractérisés par des représentations contradictoires relatives à leur présence en France. Au-delà d’une image liée « à l’aspect exotique et lointain de la Chine qui fait rêver » et du mythe du « Péril Jaune », les Chinois sont, selon les époques, tantôt très bien reconnus, accueillis, appréciés, idéalisés, et tantôt mal perçus, jugés avec défiance, discrédités, ou rejetés par une partie de la société.
Rejetés, ils le furent souvent, isolés en France et éloignés de leur patrie. Expérimentés par vingt siècles de parcours migratoires, comment ne pas s’étonner qu’ils aient prolongé leurs stratégies de repli et leur pratique de « développement communautaire séparé » de la société française ? Une autre raison de cette non - intégration à la société française est liée aux caractéristiques des premiers migrants chinois originaires de Wenzhou , les premiers migrants chinois de France. ... / ...
L’opinion des Français et surtout l’image des autres Chinois sur les Wenzhous nous révèlent une communauté Wenzhou chinoise - en Chine et en France - hermétique et contestée. Pour les Chinois « Dong Bei » - au nord de la Chine -, les Wenzhous sont « incultes, grossiers et sans éducation ». A l’inverse, les Wenzhous trouvent les Dong Bei « barbares, pas vraiment chinois, pauvres et fainéants ». Les Wenzhous sont arrivés lors de la première guerre mondiale. A l’origine, la majorité des Wenzhous sont fermés professionnellement et repliés socialement en Chine et en France. Ils s’isolent et utilisent un dialecte géodialectal incompréhensible. Le regard, l’entraide et l’intégration seront vécus différemment selon les communautés chinoises.
Les Chinois vont ensuite migrer dans le quartier des Arts-et-Métiers. Ils deviennent les fondateurs du premier espace chinois parisien toujours visible et ils y développent des premières activités commerciales. Ils sont alors employés par des maroquiniers juifs du quartier. Ils prennent leur place lorsque les Juifs sont déportés pendant l'Occupation allemande. Cet espace, toujours Wenzhou, offre à cette époque des activités variées : des restaurants, des épiceries, des ateliers de confection, des maroquineries avec des souvenirs heureux ou pénibles. Confrontés à leur régularisation, les nouveaux irréguliers Wenzhous y sont accueillis en travaillant souvent trois ans pour rembourser leur dette. Très peu parlent le Français ou le Mandarin. Que reste-t-il des souvenirs des premiers migrants dans ces deux anciens quartiers ?
Si l’espace de l’Îlot Chalon a disparu, la communauté chinoise des Arts-et-Métiers qui lui a succédée fonctionne en communauté hermétiquement fermée. Y a t il une mémoire ou un oubli des lieux, ou un souvenir des anciens itinérants venus s’installer dans ce quartier ? Dans ce secteur parisien des Arts-et-Métiers, il est difficile de percevoir comment est vécu par les Chinois Wenzhous le souvenir des lieux, celui des ouvriers chinois, des premières échoppes, ou l’utilisation la famille comme outil de transmission de la mémoire. Vu de l’extérieur - l’intérieur étant infranchissable – le dialogue et l’exploration de la mémoire semblent interdits.
On parle peu dans ce quartier, entre les quelques Chinois de différentes communautés. Il s’agit d’un « secteur réservé », lié aux affaires, à l’argent et au commerce traditionnel. Les autres enjeux de la mémoire et du vécu disponible semblent impénétrables, immuables et hors du temps parisien. Le secret, la tradition et la concurrence des Wenzhous s’opposent aux autres communautés chinoises. Cet espace traditionnel du III ème arrondissement diffère totalement de ceux, qui comme la Chinatown du XIII ème ou de Belleville, affichent ostensiblement des signes très visibles de modernité et de réussite économique pour attirer les divers chalands
La revendication de l’immigration : idéologique, républicaine et sociale.
A l’opposé de la tradition et de l’attitude habituellement discrète des Chinois qui arrivent sur toute terre d’accueil, le mouvement des « Etudiants Travailleurs », la « guerre des plumes » et la propagande chinoise en France des années 1920 - 1940, vont former une expression publique nouvelle et des manifestations diverses sur le territoire national. Les prémices de cette lutte pour la reconnaissance au regard de problématiques spécifiques sont réactivées, bien des années plus tard, avec le mouvement parisien de révolte des « sans papiers chinois ».
La reconstruction et la renaissance des mémoires
Accueillis avec compassion par les médias et le peuple français, ils vont développer avec succès des commerces d’épicerie extrême orientale, des restaurants, puis créer des activités commerciales diversifiées dans la Chinatown du XIII ème arrondissement. Les nouveaux migrants prennent conscience de leur identité culturelle, de l’émergence d’une « Chine nouvelle ». Ils s’intéressent à leur histoire et aux mémoires de leurs communautés.
Depuis l’ouverture économique de la Chine et grâce à de nouvelles filières migratoires issues principalement du Nord - Est de la Chine , les nouveaux migrants chinois - réguliers et irréguliers - affluent régulièrement en France, qui devient une destination privilégiée des Chinois en Europe. Bon nombre d’étudiants chinois viennent maintenant effectuer leurs études en France, accédant aux Universités et aux hautes écoles de commerce. Les nouvelles générations issues des communautés chinoises françaises bénéficient de l’apport de la connaissance liée à leur éducation et à leur scolarisation en France.
Pour ces nouveaux « voyageurs » et immigrés chinois en France, la reconnaissance sociale et personnelle s’oriente désormais vers une ouverture au monde occidental. La modernité de la Chine et les valeurs économiques occidentales, ne leur font pas oublier la reconnaissance de mémoire qu’ils doivent aux anciens ouvriers chinois de France, bien au contraire. Car les Chinois d’Outre - Mer ont tissés des liens communautaires dans le monde entier. Ils ont également participé activement à la renaissance économique de la Chine grâce à leurs investissements dans leurs régions côtières et leur pays d’origine.
A la fois conscients de leurs traditions ancestrales, instruits sur l’histoire de leur pays et celle des migrants chinois de France, ils participent de plus en plus à la reconstruction de la mémoire de l’immigration chinoise en France, en matière d’enjeux, de reconnaissance sociale et identitaire, dans la construction souhaitée d’un grand monde chinois réunifié.
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